Justice pour Roland Veuillet

Roland Veuillet, ou l’individu contre le néolibéralisme

lundi 20 septembre 2004

Syndicaliste sanctionné suite à la grève de 2003, son combat contre l’Education nationale replace l’homme au centre des luttes collectives.

Par Philippe CORCUFF

Roland Veuillet est conseiller principal d’éducation en lycée. A la suite de la grève des surveillants et des aides-éducateurs de janvier 2003, ce militant du syndicat Sud éducation a été sanctionné et muté de Nîmes à Lyon, loin de sa famille et de ses enfants. Roland n’a pas accepté cette mesure arbitraire orientée contre le droit de grève et entachant son intégrité personnelle. Alors, marathonien, Roland a couru pour protester. Pendant les périodes de congés scolaires, il a parcouru environ 5000 km en un an : de Nîmes à Lyon, autour du ministère de l’éducation nationale, etc. Mais rien n’y a fait.

« Les chaînes de l’humanité torturée sont en papier de ministère », écrivait l’individualiste libertaire Kafka. La rage antisyndicale et les petites lâchetés bureaucratiques d’un proviseur et d’un recteur ont été entérinées par les ministres successifs : hier Luc Ferry, aujourd’hui François Fillon. Roland a alors entamé une grève de la faim le lundi 30 août dans sa voiture devant le ministère de François Fillon. Une action reposant sur le courage individuel, mais une action de dernier recours, mettant en danger son corps.

Le combat de Roland est exemplaire quant au statut nouveau de l’individualité dans les combats contre le néolibéralisme. Tout, d’abord, parce qu’il met en évidence que ce néolibéralisme continue à promouvoir un individu passif, soumis, standardisé, coincé entre la réduction marchande de ses capacités et l’arbitraire des grandes bureaucraties privées et étatiques. Face à cela, Roland incarne la résistance de l’individualité méprisée. Comme les jeunes salariés en lutte dans les McDonald, etc., Roland ne plie pas face à l’injustice. Comme eux, il est têtu, individuellement déterminé. Combien lui ont conseillé de courber l’échine, de rentrer dans le rang, le temps que « ça se tasse » selon le bon vouloir d’une hiérarchie indigne, dans le silence de la servitude volontaire. Ya Basta, répond-il en zapatiste au cœur de nos univers policés et volontiers conformistes !

Les mouvements sociaux et la critique antilibérale ont souvent, de ce point de vue, du retard. Insistant légitimement sur les solidarités collectives défaites par la flexibilité néolibérale et indispensables à son renversement, ils oublient de faire de l’individualité un point d’appui et une finalité de nos luttes. Ils laissent alors trop facilement le monopole de l’individu au management néocapitaliste (le jeu de l’individualisation pour casser les collectifs syndicaux) et au marché (l’individu consommateur). Pourtant, la critique sociale révèle bien dans son patrimoine historique une forte attention à l’émancipation individuelle.

La tradition anarchiste (Proudhon, Bakounine, Pelloutier, etc.) a ainsi su prendre en compte les exigences de l’individualité contre les penchants trop « collectivistes » de nombreux marxistes. Marx lui-même, si on sort des lectures les plus routinisées de son oeuvre, n’a-t-il pas mis l’individu au centre de sa critique du capitalisme ? Un individu non pas isolé mais potentiellement riche de ses relations sociales, porteur de possibilités créatrices entravées par l’hégémonie de la mesure marchande de ses activités et par la division du travail de l’usine capitaliste. Sait-on même que, dans ses Manuscrits de 1844, Marx récusait un « communisme vulgaire » qui, « niant partout la personnalité de l’homme », « cherche à tout ramener à un même niveau », dans la logique d’un « nivellement », et non du développement souhaitable des capacités singulières de chaque individu ?

Quant au socialisme français, un Jaurès s’efforçait de concilier l’appropriation sociale des moyens de production et d’échange avec la dynamique de l’individualisme. Ce patrimoine apparaît particulièrement actuel au moment où le néolibéralisme s’attaque aux « supports collectifs de l’individu moderne » (État social et services publics), selon l’expression du sociologue Robert Castel, c’est-à-dire aux outils collectifs qui ont permis à l’autonomie individuelle de se consolider. Au nom d’une vision erronée, autosuffisante et égoïste de l’individu, les prophètes néolibéraux saperaient les bases concrètes sur lesquelles l’individualisme contemporain a pu se développer, et donc menaceraient les fragiles acquis de l’autonomie individuelle. D’où la nécessité de nourrir la critique sociale d’une double référence aux solidarités collectives et à l’individualité.

L’entêtement de Roland se situe bien à cette croisée de l’individuel et du collectif, du je et du nous. C’est une personne et un syndicaliste, qui se bat à la fois pour lui et pour nous, pour sa dignité et pour la défense d’acquis collectifs. Sa lutte suppose l’affirmation d’une volonté individuelle, dans le cadre d’un mouvement collectif. Il met en jeu sa responsabilité individuelle, mais en appelant à un sens collectif de la responsabilité.

Comme dans les luttes écologistes, où ce qui relève de la responsabilité de chacun (mode de vie, consommation, rapports à l’environnement, etc.) vient étayer une visée collective (l’avenir des générations futures et de la planète). L’action de Roland (comme celle des altermondialistes, des salariés de McDonald et de Pizza Hut, des intermittents, des syndicalistes refusant les délocalisations, des écologistes, des sans-logis, des sans-papiers, etc.) nous convie alors à un double défi, à court et à moyen terme.

À court terme, il s’agit de se mobiliser pour que ces combats indissociablement individuels et collectifs débouchent sur des avancées. Afin que la possibilité que des énergies individuelles se déploient plus largement dans des mouvements collectifs soit renforcée, donnant alors de nouvelles bases sociales et une confiance renouvelée à une perspective d’émancipation pour le XXIe siècle. Dans le cas de Roland, le temps presse : sa santé, jour après jour, court des risques grandissants. François Fillon doit accepter que justice soit faite. Il faut que, individuellement et collectivement, pour Roland et pour chacun d’entre nous, pour notre avenir commun, nous l’y poussions.

À moyen terme, il faut capitaliser ces expériences, explorer les traditions oubliées, repenser la critique sociale en donnant toute sa place à l’individualité.

Dernier ouvrage paru : la Question individualiste, éd. le Bord de l’eau.

Philippe Corcuff maître de conférences de science politique à l’IEP de Lyon.

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